Inventaire du patrimoine Le regard des experts Sarthe

Les Decherche, une sacrée famille !

Les pépites des ambassadeurs du patrimoine #9

Plus d’une quarantaine de tableaux signés Decherche sont conservés dans les cathédrales et églises paroissiales ligériennes. Trois générations d’artistes installés au Mans aux XVIIe et XVIIIe siècles, les plus prolifiques en Pays de la Loire en matière de peinture religieuse, le plus important corpus d’artistes d’Ancien Régime rassemblé par l’étude sur la peinture religieuse de chevalet en Pays de la Loire…. Fait rarissime, l’un de ces artistes est une femme, un détail que n’a pas manqué de relever Julien Hardy, chercheur et Ambassadeur du patrimoine en Sarthe.

Tout commence avec l’installation au Mans dans les années 1660 de Jehan Decherche, maitre-verrier originaire de la Brie, à l’est du Bassin parisien. L’artisan obtient d’importants marchés de vitrerie et de peinture sur verre, dont celui de la chapelle du collège de l’Oratoire en 1680. A sa mort, ses enfants prennent la relève mais l’ainé, Jehan II, ajoute une nouvelle corde à son arc : régulièrement qualifié de « vitrier » dans les registres paroissiaux des années 1685 à 1703, il y est également mentionné comme « peintre » à partir de 1694. Ce glissement progressif de la peinture sur verre vers la peinture sur toile est attesté en Sarthe pour plusieurs artistes dès le XVIe siècle.

Ci-dessus – Détail de Tobie et l’ange, par Jehan II Decherche, 4e quart du XVIIe siècle (?), église paroissiale Saint-Gervais, Saint-Gervais-en-Belin (72) © Région Pays de la Loire, Inventaire général / François Lasa

Saint Vincent, par Jehan Decherche, 1689. Eglise paroissiale Notre-Dame d’Assé-le-Boisne (72). Il s’agit du seul vitrail connu signé Decherche. © Région Pays de la Loire, Inventaire général / François Lasa

En 1695, Jehan II peint une copie de L’Agonie du Christ d’après Le Brun, premier d’une série de 12 tableaux demandés par les Oratoriens du Mans pour orner leur chapelle. Pour la réalisation de cette commande, courant sur plusieurs années, il associe sa fille ainée, Catherine. En 1707, la jeune femme de 22 ans signe Le Repas à Emmaüs et La Cène. Celle qui est appelée « Demoiselle Decherche » dans un marché pour le tableau d’une chapelle privée en 1726, semble avoir été un rouage essentiel de l’atelier de peinture familial jusqu’à sa mort en 1756.

Signature de Catherine Decherche, Les Aveugles de Jéricho, chapelle de l’Oratoire, Le Mans. © Région Pays de la Loire, Inventaire général / Jeanne Minier

Le Repas à Emmaüs, par Catherine Decherche d’après Titien, 1707, chapelle de l’Oratoire, Le Mans © Région Pays de la Loire, Inventaire général / Jeanne Minier

Plusieurs indices suggèrent en effet l’existence d’une production collective entre Jehan II, le père, décédé en 1721, et la troisième génération Decherche : sa fille Catherine, son fils cadet Claude et Charles, peut-être un cousin. L’atelier produit jusque dans les années 1760 un grand nombre de tableaux, laconiquement signés en français ou en latin « Decherche au Mans », sans que le prénom du peintre ne soit renseigné. Poursuivant en parallèle l’activité verrière, la famille restaure également des tableaux anciens, fournit des cadres et répond aux commandes privées, notamment celles de la famille de Tessé.

Retable du maître-autel de l’église paroissiale Notre-Dame-de-l’Assomption de Surfonds (72), orné en 1731 de trois tableaux de l’atelier Decherche © Région Pays de la Loire, Inventaire général / François Lasa

L’atelier utilise un fonds de gravure d’œuvres de peintres italiens, tels Raphaël, Titien ou Guido Reni, et français, de Poussin à Le Brun ou Mignard, qu’il reproduit et interprète à de multiples reprises. Le prix des tableaux, variant de quelques dizaines à plusieurs centaines de livres selon le format et la complexité du sujet, est adapté aux moyens financiers des commanditaires. Cette production participe au renouvellement du décor religieux alors en cours dans les grandes abbatiales mancelles comme dans les petites églises paroissiales rurales. Elle contribue à propager les modèles de la peinture savante jusque dans les paroisses les plus modestes.

Retable du maître-autel de l’église paroissiale Notre-Dame-de-l’Assomption de Surfonds (72), orné en 1731 de trois tableaux de l’atelier Decherche © Région Pays de la Loire, Inventaire général / François Lasa

Pour autant, la famille Decherche semble avoir cherché à s’extraire du milieu des artisans. Plusieurs d’entre eux, qualifiés de géomètre, architecte, exercent également comme experts prudhommes et prennent ainsi pied dans la bonne société mancelle. On leur doit plusieurs plans de la ville du Mans, parfois remarquablement exécutés, et sans doute au moins un projet de retable, hélas disparu. Dans la même recherche de notabilité, Pierre, frère de Catherine, est curé de la paroisse des Aulneaux, près de Mamers.

David et Goliath, d’après Guido Reni, 1734, cathédrale Saint-Julien, Le Mans © Région Pays de la Loire, Inventaire général / François Lasa

De manière étonnante, aucun des sept membres de cette troisième génération ne semble avoir eu d’héritiers. A la mort de Claude en 1773, sa sœur Françoise, seule survivante de la fratrie, fait savoir dans le journal Les Affiches du Mans qu’elle solde le fonds de l’atelier constitué « de beaux tableaux pieux à prix raisonnable ». Elle meurt presque centenaire à l’hôpital général du Mans en 1792, mettant ainsi un point final à la saga familiale des Decherche, après 130 ans de production picturale ininterrompue…

Détail de La Fuite en Egypte, chapelle de l’Oratoire, Le Mans (actuellement déposé au dépôt municipal) © Région Pays de la Loire, Inventaire général / François Lasa

Saint Maurille ressuscitant saint René, église paroissiale Saint-Pierre-et-Saint-Romain, Savennières (49), vers 1742. Un exemple de la dimension régionale de l’atelier Decherche © Région Pays de la Loire, Inventaire général / Pierre-Bernard Fourny

Depuis 2020, la Région des Pays de la Loire conduit une étude d’inventaire exceptionnelle portant sur l’ensemble des peintures mobiles conservées dans les églises de la région. Cette étude transversale est menée par les chercheurs de l’Inventaire général en collaboration avec la Drac et les départements de Maine-et-Loire, de Mayenne et de Vendée. Elle vise à dresser une cartographie complète de ce patrimoine méconnu et parfois menacé. A ce jour, ce sont :

  • Plus de 1 000 communes visitées dans les 5 départements
  • Près de 1 800 églises, cathédrales et basiliques explorées
  • 3 200 peintures recensées
  • 330 tableaux sélectionnés pour étude et propositions de protection et de restauration

La Région révèle son patrimoine : cinq siècles de peinture sacrée en Pays de la Loire

Ces articles peuvent vous intéresser

Toutes les actualités

En direct #PDLPatrimoine